
+Et la réponse est...
Pour appuyer notre propos, nous allons citer des exemples de célébrités ordinaires sans diplôme. À vous de juger si leur manque d’études les a empêchées de surpasser, par des réalisations révolutionnaires, la majorité des ingénieurs et des scientifiques diplômés. Au bout du compte, il faut bien reconnaître que même l’élite instruite, nous compris, a beaucoup à apprendre de ceux qui n’ont pas de diplôme. Après tout, changer le monde n’est pas le privilège exclusif des titulaires d’un parchemin.

+L’histoire du Wi-Fi
Avant que la guerre n’éclate, Hedy était déjà une actrice renommée en Autriche et en Allemagne, connue pour l’une des scènes de nu les plus scandaleuses et les plus commentées des débuts du cinéma (dans le film *Extase*, en 1933), et sa carrière hollywoodienne avait elle aussi déjà commencé. La guerre est venue frapper à sa porte. Par son mariage avec un fabricant d’armes autrichien, Hedy assistait régulièrement à des discussions de haut niveau sur les systèmes d’armes, les torpilles et les communications radio, notamment sur le problème du brouillage ennemi. Les hommes présents la traitaient comme la belle épouse silencieuse. Personne ne se doutait qu’elle écoutait attentivement et étudiait tout ce qu’elle entendait. Elle a assimilé les détails techniques, compris les points faibles, puis s’est servie de ces connaissances pour mettre au point une méthode de communication impossible à brouiller ou à intercepter. Horrifiée par le travail de son mari d’alors, elle l’a fui et s’est installée aux États-Unis peu après.
Une fois à Hollywood, la star glamour a travaillé avec son voisin, le virtuose du piano et compositeur George Antheil. En s’inspirant de la synchronisation des rouleaux de piano mécanique, ils ont conçu et breveté pour l’armée un système de transmission chiffrée fondé sur le saut de fréquence. Leur brevet était accompagné de schémas et de plans détaillés dont n’importe quel ingénieur serait fier, alors qu’aucun des deux n’avait de diplôme universitaire. L’infrastructure technologique de l’époque n’était pas assez avancée pour concrétiser pleinement leur vision, mais leur contribution est restée inestimable. La technologie nécessaire est arrivée plus tard, et leur brevet est devenu l’une des premières pierres angulaires des communications modernes à étalement de spectre, y compris des principes sur lesquels reposent le Wi-Fi et le Bluetooth. Hélas, ce n’est que des années après sa mort que le grand public a vraiment pris connaissance de leur contribution, lorsque Hedy Lamarr et George Antheil sont entrés au National Inventors Hall of Fame (le panthéon américain des inventeurs) en 2014.
+L’espionne devenue cheffe star
La plupart d’entre nous savent encore qui était Julia Child, des années après sa mort. Elle est devenue la première véritable cheffe vedette et a placé la barre pour tous ceux qui ont suivi. Mais ce n’est que le dernier chapitre d’une histoire bien plus intéressante.
Dans sa jeunesse, diplômée en histoire, elle travaillait comme rédactrice publicitaire pour une maison d’ameublement haut de gamme. Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, elle tenait absolument à contribuer à l’effort de guerre. Elle a décroché un poste au Bureau des services stratégiques (OSS, l’ancêtre de la CIA), a vite gravi les échelons et a fini par travailler comme assistante de recherche du directeur. L’un des projets auxquels elle a participé était la mise au point d’un répulsif anti-requins. Le but : empêcher les requins de foncer sur les explosifs sous-marins destinés aux sous-marins ennemis et de les déclencher par accident. Réfléchissez-y : qu’est-ce qu’un diplôme d’histoire vous apprend sur la recherche de composés chimiques et la création de recettes à partir de ces matières ? Dans l’industrie, tout procédé servant à fabriquer un produit chimique, un médicament, un vaccin ou un aliment dans une cuve ou un four s’appelle encore une recette, exactement comme en cuisine. Ce fut sa première vraie recette.
Après la guerre, elle s’est installée à Paris avec le mari qu’elle avait rencontré en tant qu’agente de l’OSS. Là, elle a eu un véritable coup de foudre pour la cuisine française et s’est inscrite au Cordon Bleu. En 1961, elle a publié son premier livre de cuisine pour le public américain, *Mastering the Art of French Cooking* (« Maîtriser l’art de la cuisine française »). Dès lors, elle est devenue la grande référence de la cuisine française pour le marché nord-américain, et a fini par avoir sa propre émission de télévision. Pas mal pour quelqu’un qui, selon les critères traditionnels de l’époque, n’a jamais eu ce que l’on considérait comme un « physique avantageux ».
Vous avez repéré le schéma ? Ses études universitaires n’ont pas eu grand-chose à voir avec ses plus grandes réussites. Son travail pendant la guerre s’est déroulé bien loin de sa discipline. Sa célébrité n’est pas venue d’une université prestigieuse : elle est née du temps passé dans une école professionnelle, aussi chic soit-elle, et d’années passées tout simplement à faire le travail.
Aucun de ces chapitres ne semblait lié aux autres à l’époque. Un diplôme d’histoire. Le renseignement. La recherche chimique. Une école de cuisine à Paris. Une carrière à la télévision.
Et pourtant, chacun d’eux a forgé les mêmes capacités : entrer dans l’inconnu, garder son calme sous la pression et s’adapter quand tout change. La résilience et l’adaptabilité ne sont pas des thèmes d’atelier. Ce sont les intérêts composés de toutes les choses difficiles et inconnues que vous avez déjà faites.
La plupart des organisations considèrent encore l’expérience passée comme hors sujet dès que l’intitulé du poste change. La vie de Julia Child est la preuve la plus éclatante qu’elles ont tort.
+Soyons honnêtes
Mais il n’est pas question ici de sa carrière d’actrice.
Il existe une autre facette de Jessica, bien plus révélatrice : sa capacité à changer de cap quand la réalité l’exigeait.
En 2008, enceinte, elle a fait une éruption cutanée et de l’urticaire simplement en lavant à l’avance les cadeaux reçus pour sa baby shower. La réaction n’était pas nouvelle : enfant, elle avait déjà connu des sensibilités semblables. Mais cette fois, l’enjeu était plus grand. Si ces produits du quotidien lui faisaient du mal, que pourraient-ils faire à l’enfant qu’elle portait ? Pourquoi se trouvaient-ils encore dans les rayons des magasins ?
Elle a commencé à enquêter. Elle a découvert un vide réglementaire qui remontait à la loi américaine de 1976 sur le contrôle des substances toxiques (Toxic Substances Control Act), une loi qui permettait à de nombreux produits chimiques de rester dans les produits ménagers sans tests vraiment rigoureux. Quand elle a cherché des alternatives plus sûres, le marché était pratiquement vide.
La plupart des gens en seraient restés à la frustration. Pas Jessica.
Elle a passé des années à étudier des composés chimiques plus sûrs, à travailler avec des experts et à concevoir des produits de A à Z. Résultat : The Honest Company et, surtout, les couches Honest, conçues pour les enfants à la peau sensible. Elle ne les a pas vendues au prix d’articles de luxe réservés aux plus aisés. Elle les a rendues compétitives face aux grandes marques, pour que les familles ordinaires puissent vraiment les acheter.
L’entreprise a affronté la concurrence et les effets de la pandémie. Sa valorisation a fluctué, et Jessica n’en est plus l’actionnaire majoritaire. Pourtant, elle réalise toujours des centaines de millions de ventes en ligne chaque année, tout en apportant des produits non toxiques à des millions de foyers.
L’histoire de Jessica Alba ne parle pas d’abord de célébrité, ni même d’entrepreneuriat. Elle parle de la capacité à remarquer un vrai problème, à quitter le chemin familier et à construire quelque chose de mieux quand le système existant n’offrait rien.
Des personnes sans diplôme universitaire classique peuvent elles aussi transformer des secteurs entiers. Il leur suffit d’être prêtes à se transformer elles-mêmes d’abord.

+Êtes-vous plus malin ou plus coriace qu’un agriculteur ?
Ce qui nous amène à Howard Buffett.
Il est le fils de Warren Buffett, considéré comme l’un des plus grands esprits financiers de notre époque et régulièrement classé parmi les personnes les plus riches du monde. Malgré cette fortune, Warren a toujours été connu pour sa frugalité personnelle et son refus de vivre dans l’excès. Howard, lui, a choisi une voie très différente. Il est agriculteur.
Warren n’a jamais poussé son fils vers l’agriculture. Quand Howard a voulu travailler la terre sans avoir de capital, son père a simplement acheté des terres agricoles et les lui a louées au prix du marché : la discipline Buffett classique, pas un cadeau. Howard a choisi la voie la plus dure : celle de la vraie météo, du vrai sol, des vraies pannes de matériel et des conséquences immédiates, saison après saison.
Ses détracteurs le traitent parfois d’inculte parce qu’il n’a pas de diplôme universitaire classique. Pourtant, ses observations pratiques et son expérience de terrain l’ont placé dans l’un des domaines les plus déterminants qui soient : celui qui décide de ce que nous mangeons. Howard a développé et promu des méthodes d’agriculture de conservation qui visent à préserver la santé des sols sans dépendre lourdement des engrais et des pesticides. Ces approches sont vraiment prometteuses.
Il cultive du maïs et du soja dans sa ferme près de Decatur, dans l’Illinois, et met ses connaissances comme ses moyens, par l’intermédiaire de la Fondation Howard G. Buffett, au service de techniques agricoles durables partout dans le monde.
Oui, il a eu accès à des conversations et à des conseils que la plupart d’entre nous n’auront jamais. Cela ne change rien à l’essentiel : au fond, Howard Buffett reste un agriculteur sans prétention, dont l’intelligence pratique et la volonté d’agir face à de vraies conséquences transforment le domaine qu’il a choisi.
Les agriculteurs ne peuvent pas se cacher derrière des diapositives ou des comités. Quand le plan déraille, le retour est immédiat. C’est là que se forge le vrai discernement.
+Qu’est-ce que la réussite ?
La plupart des immigrés et des réfugiés qui arrivent en quête d’une vie meilleure n’ont pas de diplôme universitaire. Beaucoup n’ont même pas le bac. Bon nombre ne parlent pas couramment la langue à leur arrivée. Pourtant, une part importante d’entre eux parvient à construire une vie meilleure pour eux-mêmes et leur famille à force de volonté, de travail et d’adaptabilité. Pas besoin de milliards pour améliorer votre vie. Pas besoin non plus de gens comme moi pour répéter ces histoires.
Dans une perspective plus large, les idées de Charles Darwin sur l’évolution et la sélection sexuelle tournent autour de la survie. La plupart des êtres vivants luttent pour survivre ou pour laisser quelque chose d’eux-mêmes derrière eux. Ce n’est pas une loi d’airain, c’est une théorie qui s’approche de la description de la réalité. D’un point de vue humain, survivre signifie aussi avoir un impact positif sur la vie de quelqu’un d’autre, grand ou petit. Ce peut être vos enfants, votre partenaire, un collègue ou un inconnu. Cet impact devient votre héritage. Il contribue à la continuité et à l’épanouissement des personnes qui vous entourent. Nul besoin d’un diplôme universitaire pour cela. Et, au bout du compte, c’est peut-être la mesure la plus claire d’une vie bien vécue.
